Общественное расследование

"Dans l’enfer tchétchène", 09 octobre 2013, Le Temps

Les militants de Joint Mobile Group avec, à gauche, son fondateur, Igor Kalyapin. «La Tchétchénie ne connaît qu’une seule loi: celle de Ramzan Kadyrov.» (Eddy Mottaz)  

Le prestigieux Prix Martin Ennals a été décerné au Joint Mobile Group hier à Genève. Ces militants des droits de l’homme d’un nouveau type tentent de faire revenir la loi en Tchétchénie

 

Ils rient lorsqu’on compare leurs activités à celle d’un commando. «Un commando de la paix, peut-être.» Face à eux, les autres escadrons, ceux de la mort, ne manquent pas en Tchétchénie. La guerre est certes officiellement terminée dans cette république de la Fédération de Russie. Mais il est des endroits où la paix peut être presque aussi abominable que la guerre.

Un terrain vague, quelque part en Ingouchie, la république cousine de la Tchétchénie, dans le nord du Caucase. La nuit est déjà tombée lorsqu’est retrouvé le corps sans vie de Natalia Estemirova, la tête et la poitrine transpercées de balles. Nous sommes le 15 juillet 2009, et cet assassinat se veut une mise au clair. Un point final. A travers la militante, disparue quelques heures plus tôt en Tchétchénie, c’est Memorial qu’on assassine, la légendaire organisation russe de défense des droits de l’homme, qui a osé s’élever contre les intimi­dations, les violences, les enlè­vements et les meurtres qui caracté­risent la «paix» tchétchène. Démoralisés, dégoûtés, impuissants, les militants baissent les bras. Malgré les protestations mondiales, les autorités tchétchènes peuvent croire le rideau définitivement tiré pour poursuivre leurs agissements à l’abri des regards.

C’était compter sans l’inventivité d’Igor Kalyapin et de son Joint Mobile Group. Continuer de mener des enquêtes dans cette république maudite? S’exposer à la police et aux groupes paramilitaires qui ont démontré sans fard de quoi ils étaient capables? Plus encore que des «commandos de la paix», c’est une nuée d’avocats et d’enquêteurs que le groupe enverra auprès des victimes. «Nos gens se relaient, les uns après les autres. Il est rare qu’ils restent plus de un ou deux mois sur le terrain», explique Igor Kalyapin. Provenant des quatre coins de la Russie, des dizaines de volontaires sont sur les rangs, prêts à assurer leur tour. «Les autorités n’arrivent pas vraiment à déterminer à qui elles doivent s’en prendre. Elles voient sans arrêt débarquer de nouvelles personnes, de nouveaux visages. Elles n’ont pas le temps de choisir leurs cibles.»

Igor Kalyapin et les dizaines d’anonymes qui travaillent à ses ­côtés recevaient mardi à Genève le Prix Martin Ennals, décerné conjointement par dix des plus im­portantes organisations de défense des droits de l’homme. «Ce prix récompense les militants qui sont en première ligne», explique Hans Thoolen, son fondateur, qui célèbre aujourd’hui la 20e édition de ce qui est progressivement devenu une institution. «Mais il cherche aussi à mettre en avant un ­caractère un peu particulier, un aspect innovant qui pourra servir de modèle ailleurs dans le monde.»

Cette manière de donner le tournis aux forces de l’ordre locales ne s’improvise pas. «Il y a une petite poignée de responsables fixes, qui coordonnent le suivi des opérations et disposent de toutes les autorisations requises pour représenter les victimes», détaille Dmi­try Utukin, un avocat responsable du «Département enquête» du groupe. «Pour les soutenir, nous dépêchons d’autres avocats, des juristes ou des journalistes qui se chargent de mener les investigations. Ils sont Russes ou, parfois, ils peuvent venir d’ailleurs.»

Une chose est sûre: à chaque fois, le temps presse. Partie intégrante de la Russie, la Tchétchénie dispose d’une procédure légale en bonne et due forme, à suivre par exemple lorsqu’il s’agit d’enquêter sur une disparition. La justice sait qu’elle doit traquer les derniers ­appels téléphoniques du disparu, interroger les témoins éventuels, alerter les pouvoirs locaux… «Mais n’importe quel procureur, en Tchétchénie, sait à quoi il s’expose lorsqu’il lance une telle procédure, pourtant parfaitement légale», souligne Igor Kalyapin. C’est donc au Joint Mobile Group de prendre le relais, en envoyant son commando. «Si nous ne perdons pas de temps, la personne a une chance d’être relâchée sous la pression. Mais poursuivre l’enquête trop longtemps, c’est courir le risque pour l’investigateur d’être éliminé.»

A un éventuel dénouement positif, Hans Thoolen ajoute une autre dimension. «Sans le travail de ce groupe, il ne resterait aucune trace de ces disparitions. Grâce à lui, tout est conservé dans les archives. Tôt ou tard, ces crimes impunis pourront ressurgir au grand jour.»

Dans l’immédiat, ce qui fait ces temps l’actualité de la Tchétchénie, c’est plutôt les faits et gestes de son président, Ramzan Kadyrov, qui se plaît à partager sur les réseaux sociaux le quotidien de sa vie, les entraînements de boxe avec (ou contre) ses ministres, ses parties de chasse, ses excès de vitesse nocturnes sur les routes de la république (son record: 241 km/heure, immortalisés sur Instagram). «La Tchétchénie ne connaît qu’une loi: c’est celle de Ramzan Kadyrov, précise Igor Kalyapin. N’importe quel prétexte, même le plus futile ou le plus invraisemblable, peut conduire à la torture ou à la disparition: s’en prendre à l’une de ses femmes, soi-disant insulter la religion, fréquenter l’université où sont soupçonnés d’étudier les islamistes… Kadyrov a tout simplement carte blanche. La loi, c’est son bon vouloir.»

Il y a quatre ans, lorsque le Joint Mobile Group commença à appliquer ses drôles de méthodes, une rumeur folle se mit à courir à ­Grozny, la capitale de la Tchétchénie. Ces militants d’un nouveau type, qui s’arrêtaient dans les maisons des pauvres gens, qui posaient des questions dans les villages, qui amassaient les preuves accablantes de la culpabilité du pouvoir, ne pouvaient être dépêchés que par le nouveau chef du Kremlin, ce Dmitri Medvedev, dont on ne savait que penser dans le palais présidentiel de Ramzan Kadyrov. Ce quiproquo servit un temps de protection pour les militants des droits de l’homme, qui pouvaient en jouer. Aujourd’hui, avec le retour de Vladimir Poutine, le malentendu est levé. Les volontaires du Joint Mobile Group sont nombreux et déterminés. Mais, aux confins de la vaste Russie, ils sont seuls.

Le Temps

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